04 — Veille technologique
Sujet de veille 2024–2026 : la souveraineté numérique française et le tournant open source de l'État. Un changement stratégique qui touche à la sécurité, aux finances publiques et à l'organisation du travail.
Souveraineté numérique
La Direction Interministérielle du Numérique (DINUM) a annoncé le déploiement de 80 000 postes sous Linux dans la fonction publique française. Ce projet s'inscrit dans une volonté politique forte de réduire la dépendance aux géants technologiques américains et de reprendre le contrôle sur les données de l'État.
Contexte politique
Une circulaire pour l'open source
Depuis 2021, une circulaire interministérielle impose de privilégier les solutions open source dans les appels d'offres publics. LibreOffice, Nextcloud et Ubuntu figurent parmi les alternatives recommandées par l'État.
Enjeu financier
Des centaines de millions d'euros en jeu
Les licences Microsoft représentent un poste budgétaire considérable. La migration vers le libre vise à réaliser des économies substantielles tout en réinvestissant dans des solutions souveraines.
Risque identifié
L'ANSSI alerte sur la dépendance
L'agence pointe les risques liés aux fournisseurs extra-européens, notamment en cas de crise géopolitique ou de sanctions économiques imposées aux GAFAM.
Sécurité
Le Cloud Act américain autorise les autorités US à accéder aux données hébergées chez des prestataires américains, y compris sur le sol européen. Microsoft Azure, AWS et Google Cloud sont directement concernés. La France travaille sur le label « Cloud de confiance » pour répondre à cette menace légale sur les données publiques sensibles.
Espionnage
Les équipements réseau du constructeur chinois Huawei, massivement déployés dans les infrastructures 5G mondiales, sont au cœur d'une controverse d'espionnage d'État. Les services de renseignement américains, britanniques et français ont alerté sur la présence potentielle de backdoors — des portes dérobées — permettant à Pékin d'intercepter des communications ou de perturber des infrastructures critiques à distance. En France, l'ANSSI a imposé des restrictions strictes sur le déploiement des équipements Huawei dans les zones sensibles. Plusieurs opérateurs ont dû retirer ou remplacer leurs antennes, engendrant des coûts colossaux. Cette affaire illustre parfaitement les enjeux de souveraineté numérique : dépendre d'équipements étrangers pour ses infrastructures critiques représente un risque stratégique majeur, aussi bien pour l'État que pour les entreprises.
Aspect financier
Le support de Windows 10 prend fin en octobre 2025. Des milliers de postes de l'administration, trop anciens pour satisfaire aux exigences matérielles de Windows 11 — module TPM 2.0 obligatoire, processeurs récents requis — ne peuvent tout simplement pas migrer vers la nouvelle version. L'État se retrouve face à un choix contraint : renouveler massivement le parc à grands frais, ou migrer vers Linux, compatible avec du matériel plus ancien. Cette contrainte rend le passage au libre d'autant plus pertinent économiquement et accélère la décision politique.
Ressources humaines
Une migration de cette envergure ne se résume pas à une opération technique ponctuelle. Elle nécessite des techniciens formés à Linux pour le déploiement et la maintenance des postes, des administrateurs systèmes capables d'assurer la sécurité quotidienne du parc, des référents de proximité chargés du support auprès des agents, et des équipes dédiées à la gestion des incidents et des mises à jour de sécurité. C'est une opportunité directe pour les profils BTS SIO SISR, qui se retrouvent au cœur de ce chantier national.
Adoption
Le principal défi n'est pas technique mais humain. Des programmes de formation, des guides de transition et un support renforcé sont indispensables pour que des milliers d'agents habitués à Windows et à la suite Office adoptent sereinement de nouveaux outils au quotidien. La conduite du changement est aussi importante que la migration technique elle-même.
Alternatives
Ubuntu (système d'exploitation), LibreOffice (bureautique), Nextcloud (stockage et collaboration), Thunderbird (messagerie), Matrix (communication interne). Ces solutions forment le socle de la future infrastructure numérique de l'État français et sont toutes maintenues par des communautés actives ou des entreprises européennes.
Europe
L'Allemagne, les Pays-Bas, la Suisse et la Commission Européenne font des choix similaires. La ville de Munich avait déjà tenté la migration sous Linux au début des années 2000 — avec des résultats mitigés. Aujourd'hui les outils ont mûri et la pression géopolitique est bien plus forte, rendant le mouvement vers la souveraineté numérique irréversible à l'échelle du continent.
Point de vue — Arthur Briard
Sur le plan technique
Linux est aujourd'hui mature et parfaitement adapté aux usages bureautiques. La compatibilité des formats de fichiers reste un point de vigilance pour les échanges avec des partenaires restés sous Windows, mais des solutions existent.
Sur le plan humain
La résistance au changement est le risque principal. Accompagner les utilisateurs avec de la formation et du support est aussi important — sinon plus — que la migration technique elle-même. L'échec de Munich en 2003 l'avait démontré.
Sur le long terme
Ce mouvement crée une forte demande de techniciens SISR maîtrisant Linux et l'open source. C'est directement en lien avec ma formation et les compétences que je développe — administration système, sécurité des postes, support utilisateurs.
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